Un collectif d’étudiants appelle à « marcher pour la vie », contre l’avortement, dimanche, à Bruxelles. Qui sont-ils ? Pas ceux qu’on croit.

Portrait

Un simple kot d’étudiants, non loin de la cathédrale Saints-Michel-et-Gudule, à Bruxelles. C’est leur antre. Le quartier général des « nouveaux croisés » de la lutte contre l’avortement, la « culture de la mort » théorisée par le pape Jean-Paul II, voici près de 20 ans.

Dimanche, ils organisent leur deuxième Marche pour la vie. Ils seront plusieurs milliers à fouler le pavé de la capitale, du Mont des Arts à l’esplanade du Palais de justice, derrière l’archevêque André Léonard. Leur cible : la loi qui dépénalise partiellement l’interruption volontaire de grossesse (IVG), depuis plus de vingt ans. Une législation qu’ils entendent « abolir ».

« Là, c’est la dernière ligne droite, commente Michel De Keukelaere, 22 ans, gendre idéal, opérant le décompte des cars annoncés. Il en vient de partout : de France, d’Allemagne, des Pays-Bas… »

Antony Burckhardt, 23 ans, porte le chapeau. C’est le chef du clan. Il est ici chez lui. Avec l’âme du politique qui aime vous fixer de ses yeux clairs. Pour mieux convaincre… « On nous en veut de briser le tabou, d’oser exposer la face sombre de l’avortement, contre l’opinion dominante. Du coup, on nous caricature. Des anti-IVG ? Il ne peut s’agir que de fascistes, que d’intégristes, bien sûr ! »

« Ce que nous avons à dire est parfois dur à entendre, enchaîne Liesbeth Ronsmans, 21 ans, longues boucles dorées. A Louvain, la semaine dernière, une jeune femme est venue gifler l’un d’entre nous, alors qu’on distribuait des tracts pour la Marche. On a compris qu’elle avait eu recours à l’avortement, dernièrement. Elle n’a pas supporté notre manière d’exposer un drame qu’elle refoulait, et qu’elle vivait sans doute encore en elle à travers le syndrome post-abortif »…

Le discours des adversaires de l’IVG s’est recentré, ces dernières années, sur la douleur des femmes qui avortent, des femmes à soutenir moralement, spirituellement… Même le pape Benoît XVI a évoqué les tourments du « syndrome post-abortif », le 26 février dernier, à l’assemblée annuelle de l’Académie pontificale pour la vie : « Ce grave malaise psychique dont font souvent l’expérience les femmes qui ont recours à un avortement volontaire. »

La pratique belge de l’IVG a beau ne pratiquement jamais donner lieu à la moindre complication (dans 99,23 % des cas, selon le dernier rapport officiel), Antony Burckhardt ne peut s’empêcher d’avancer « les risques d’infertilité post-abortive », et d’autres effets collatéraux, réels ou supposés…

Sur le front de la controverse, le militant, l’activiste reprend le dessus. Mais on est loin de l’image caricaturale de jeunes dévots, biberonnés à l’eau bénite, gavés d’hosties consacrées, embrigadés dès le berceau dans les mouvements confessionnels…

A en croire que l’archevêque et ses oripeaux ne sont là que pour le prestige, pour l’apparat, dimanche… C’est qu’Antony Burckhardt est plutôt du genre pragmatique : « Vous savez, cette Marche est un moyen d’exister dans l’espace public alors qu’aucun parti politique, qu’aucun média ne relaye nos positions. L’Eglise le fait, mais elle n’a pas de voix, en Belgique. Son discours est clair, mais qui veut l’entendre ? »

Caroline Poncelet, 24 ans, infirmière, acquiesce : « Il faut sortir du cercle catholique si on veut vraiment se faire entendre. » « D’ailleurs, enchaîne l’aîné du groupe, Trésor Kabuika, moi, je ne suis pas catholique. C’est le respect de la vie qui me motive, ça dépasse la religion. »

« Les ultraconservateurs, ce n’est pas nous, reprend Antony Burckhardt, mais la génération précédente, des gens qui ont aujourd’hui 40 à 70 ans, et qui ont figé le débat sur la position ultraconservatrice d’un prétendu “droit” à l’avortement. Quelle réponse apportent-ils à ceux qui, comme nous, contestent cette dépénalisation, par respect de la vie ? Sois jeune et tais-toi ! Sait-on que le premier pays à avoir dépénalisé l’avortement fut l’Union soviétique. Et que le second fut l’Allemagne nazie ? Que ces tabous sautent enfin, que l’on ose parler aussi du business de l’IVG, des cliniques qui en abusent, aux Pays-Bas. Ce sont des choses que l’on doit pouvoir dire. Mais nous sommes optimistes : l’opinion change… Aux Etats-Unis, pour la première fois depuis des années, un sondage Gallup vient de constater que plus de 50 % de la population se considère pro-Life. La jeunesse est dans notre camp ; les anciens combattants sont en face. »

Sur la cheminée, une reproduction de la fresque qui illumine la voûte de la chapelle Sixtine – la Création d’Adam, de Michel-Ange – incite à la sérénité, à l’accalmie. L’image est en décalage avec l’esprit de controverse, de confrontation d’idées qui anime le QG des organisateurs de la Marche… Dans la bibliothèque, pas de Bible, mais les œuvres complètes de Hegel, Diderot, Spinoza… Une vie, de Simone Veil, côtoie Tirs croisés de Caroline Fourest et Fiammetta Venner.

« La controverse, c’est positif, insiste Michel De Keukelaere. En organisant une contre-manifestation, les milieux laïques valorisent notre Marche. C’est mieux que l’indifférence. » « L’an dernier, se souvient Caroline Poncelet, ils étaient là, déjà. Ils gueulaient plus fort que nous et agitaient de plus grands panneaux. Mais nous étions près de 2.000 et eux à peine 50. »

« On ne va pas le nier, admet Antony Burckhardt : des militants qu’on peut classer à l’extrême droite y ont participé et plusieurs caméras se sont complu à relayer ces images. Mais notre charte est claire : la Marche est pluraliste. C’est une initiative citoyenne, indépendante de tout parti. Même les drapeaux nationaux et régionaux sont interdits. »

Le jeune homme insiste, yeux dans les yeux : « Oui, nous sommes pour l’abolition de la loi dépénalisant l’avortement. C’est notre droit de le revendiquer. Mais nous établissons aussi la distinction entre l’avortement qui supprime une vie et l’intervention médicale qui viserait à sauver la vie de la mère avec, pour conséquence inévitable et non recherchée, de supprimer la vie de l’enfant. Nous sommes contre l’extrême droite. Contre la peine de mort. Pour la justice sociale. Nous nous sentons pleinement défenseurs des droits de l’homme. Même si beaucoup refuseront de l’entendre. »

Les nouveaux croisés de l’anti-avortement
Qui sont les organisateurs de la Marche pour la vie, apôtres de la lutte anti-IVG ?

Opposants et partisans de la dépénalisation de l’avortement se croisent, ce dimanche, à Bruxelles. Revendiquant l’abrogation de la loi sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG), le collectif d’étudiants qui organise la « Marche pour la vie » intrigue.

Jeunes, contestataires de l’ordre établi, fiers de leurs convictions, ils n’hésitent pas à se poser en défenseurs des droits de l’homme, adversaires d’une extrême droite catholique qui ne manquera pourtant pas de soutenir leur défilé, aux côtés de l’archevêque André Léonard. Dimanche, entre 15 et 17 heures, ils espèrent conduire plusieurs milliers de marcheurs, du Mont des Arts à la place Poelaert.

Le mouvement laïque et les centres de planning familial ripostent, en appelant à un rassemblement festif et familial, place d’Espagne, à Bruxelles, de 15 à 18 heures. Pour répondre, expliquent-ils, à « la montée des intégrismes soi-disant “pro-vie” ».

Qui sont ces nouveaux croisés de la lutte anti-IVG ? De quel monde rêvent-ils ? Le Soir lève le voile.

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Comment devient-on croisé ?

Ils ont un point commun : l’Eglise n’a manifestement joué qu’un rôle marginal dans leur engagement. Qui tient souvent davantage à l’histoire personnelle, ses hauts, ses bas, ses drames, ses bonheurs…

Catholique non pratiquant d’origine gantoise, Michel De Keukelaer dit avoir vécu deux chocs : l’expérience de la Marche pour la vie parisienne, avec ses 20.000 participants, et la vision d’images diffusées par un site anti-avortement californien… « Cela m’a révolté. »

Même vécu pour Liesbeth Ronsmans. Mais à la Marche de Madrid, en 2009, aux côtés de plusieurs centaines de milliers de manifestants. Les images, aussi… « Je n’arrive toujours pas à y croire. »

Trésor Kabuika, lui, a bien cru devenir père, éprouver ce bonheur. Avant que les parents de sa compagne l’incitent à avorter, sans rien lui dire. Elle ne lui en a parlé qu’après l’intervention. « Je ne lui en veux pas, dit-il. Elle était sous influence. Nous ne nous sommes plus jamais revus. C’est à moi que j’en veux. Pour ne pas avoir pris les précautions qui s’imposaient. »

Caroline Poncelet a le ton ferme et assuré de la femme pressée : elle est enceinte, depuis 17 semaines, et a rendez-vous pour une échographie, tout à l’heure… « Moi, je ne me sens ni catholique ni chrétienne. Ce n’est pas le sujet. Simplement, je suis infirmière, aux soins intensifs, où nous nous battons chaque jour pour sauver les plus faibles, les maintenir en vie, même quand on a des doutes, alors qu’à côté, on n’hésite pas à nier le droit de vivre à des milliers d’enfants à naître… Qui oserait dire que ce n’est pas un meurtre ?… »

Pratiquant, Antony Burckhardt revendique volontiers sa foi catholique. Mais, là encore, des événements personnels, intimes, ont forgé sa conviction : « L’avortement de la copine de mon frère, d’abord, sous la pression de sa famille. C’était en 1997. Il avait prévu de l’épouser. Il n’a rien eu à dire, comme Trésor. D’autres ont décidé pour lui. Je me souviens de ses longues attentes, devant le téléphone, cette souffrance énorme, ce sentiment d’injustice. J’avais 9 ans. Je n’ai rien oublié. »

Sa détermination s’ancre aussi dans des scènes de bonheur : « La joie de mon petit frère adoptif, trisomique, autiste, abandonné par ses parents à la naissance. Il aurait pu être victime d’un avortement si son affection avait été dépistée. Je peux pourtant vous assurer que sa vie vaut la peine d’être vécue. Et qu’il est sans doute bien plus heureux que d’autres personnes jugées “aptes” à vivre ; je suis très content qu’il soit là. Pour lui, mais aussi pour moi, car il m’apporte beaucoup. »

Que feront-ils dans dix ans ?

Croisé un jour, croisé toujours ?… Tous ont leur conviction anti-avortement chevillée au corps. Mais pas toujours au point d’en faire le combat d’une vie.

Michel De Keukelaere serait plutôt du genre à « combiner » son engagement moral avec une activité professionnelle. Le droit, qu’il étudie, mène à tout, dit-on… « Ce qui est certain, c’est que la Marche pour la vie continuera, à long terme, et elle débouchera, peut-être, sur d’autres projets fédérateurs, dans lesquels je m’impliquerai volontiers. »

« La Marche n’est qu’un commencement, enchaîne Liesbeth Ronsmans. D’autres initiatives suivront. C’est évident. Et je me vois bien m’y investir. C’est une passion… J’imagine qu’il n’y a rien de plus enrichissant que de s’investir professionnellement dans sa passion. »

Antony Burckhardt a beau avoir l’âme d’un leader, lui ne se voit guère militer à vie pour l’abolition de l’avortement. « D’abord, parce que c’est très dur, douloureux. Il faut pouvoir supporter la pression, les attaques, le mépris… Je vous assure qu’on encaisse : on est caricaturé, brimé. Je ne suis pas sûr que ce soit très “sain”, en termes de qualité de vie. Comme d’autres, je pense que la Marche pour la vie n’est sûrement pas un aboutissement, mais personnellement, j’ai d’autres horizons en vue : j’aimerais partir pour l’Amérique du Sud, m’investir dans l’humanitaire, si possible au service des enfants. Mais pas nécessairement en lien avec la question de l’avortement. »

Sympathisant du collectif organisateur de la Marche, Trésor Kabuika relève sa casquette, manifestement intéressé par la perspective de relève à assurer…

« Il y a encore beaucoup de boulot à assumer. Et je suis prêt. C’est vrai qu’on est parfois mal reçu. J’en ai éprouvé le désagrément, en tentant d’organiser des séances d’information dans les écoles, avec des amis. Quand les directions ne nous le refusent pas, ce sont les parents qui s’y opposent… Peut-être la vie me conduira-t-elle à travailler dans un autre domaine, mais je pense que je vais rester à jamais un militant, un activiste de la défense de la vie. C’est une cause à laquelle je ne suis pas prêt à renoncer, parce qu’elle est ancrée dans mes convictions évangéliques. »

Nostalgiques d’un ordre ancien ?

« Beaucoup ont du mal à imaginer la générosité qu’il y a dans notre engagement, reprend Antony Burckhardt. C’est épuisant. C’est insultant d’être traité de fasciste à tout bout de champ. Comment pourrait-on être nostalgique d’un ordre ancien quand on a 20 ans ? Alors, oui, pour ce qui me concerne, l’avenir, je l’envisage, ailleurs, autour d’autres combats. »

En attendant, le collectif gère l’urgence des derniers préparatifs : distribution de tracts, mobilisation des partenaires, activation des réseaux sociaux, consignes aux participants qui, face à la contre-manifestation laïque annoncée, « s’engagent à adopter une attitude digne et pacifique »… « Il paraît que nos contradicteurs ont prévu un château gonflable, s’amuse Antony Burckhardt. J’espère que ça ne va pas détourner nos sympathisants ! »

Au mur, à côté de l’affiche du film Into the Wild, de Sean Penn, un post-it indique les numéros de la police de Bruxelles et de la cathédrale. Cela peut toujours être utile…

État des lieux

Que dit la loi ?

La loi du 3 avril 1990 dépénalise partiellement l’avortement, en Belgique : à la demande de la patiente, une interruption volontaire de grossesse (IVG) peut être pratiquée jusqu’à 12 semaines de gestation, après un délai de réflexion de six jours à dater du premier contact avec le médecin. Au-delà des 12 semaines, l’interruption médicale de grossesse (IMG) n’est autorisée que si la santé de la patiente est en danger ou si le fœtus est atteint d’une malformation grave ou d’une maladie réputée incurable.

Combien ?

En 2009, 19.421 femmes domiciliées en Belgique ont pratiqué une IVG : 18.618 en Belgique, 803 aux Pays-Bas (où l’IVG est possible jusqu’à 24 semaines de gestation). Avec 19.000 IVG pour 120.000 naissances, le pays affiche un des taux d’avortement les plus faibles d’Europe. Le nombre d’IVG déclarées a augmenté de 39 % en dix ans, mais est « très en dessous de la réalité pour diverses raisons de non-déclaration », commente le Dr Dominique Roynet, présidente du Gacehpa (Groupe d’action des centres extra-hospitaliers pratiquant des avortements).

Qui ?

Les femmes qui recourent à l’IVG ont, en moyenne, 27 ans. Les plus jeunes (79 cas en 2009, contre 105 en 2008) ont entre 10 et 14 ans. Leurs motivations principales : elles ne souhaitent pas d’enfant « pour le moment » (16 %), se sentent « trop jeunes » (12 %), leur famille est « complète » (10 %), sont encore aux études (9 %), ont des problèmes financiers (8 %)…

État du culte

Que dit l’Eglise catholique ?

Dès le IIe siècle, pour le théologien Tertullien, « Il est déjà un homme, celui qui doit le devenir ». La condamnation de l’avortement, sanctionnée par l’excommunication, sera rappelée par Paul VI, dans Humanae Vitae (1968), et par Jean-Paul II, dans Evangelium Vitae (1995), où il assimile l’avortement au « meurtre délibéré d’un être humain innocent ».

Quel combat mène-t-elle ?

Le Vatican entreprend sa croisade politique contre l’avortement et la contraception à l’occasion de la Conférence mondiale sur la population, en 1994. Pour Jean-Paul II, l’avortement, même quand la vie de la mère est menacée ou que la grossesse fait suite à un viol, est « un acte de haine diabolique ». Le Vatican, s’alliant aux dictatures islamiques (Arabie saoudite, Soudan, Iran et Libye), fera échouer l’appel des Etats libéraux à autoriser l’avortement et à généraliser le planning familial.

Qu’en dit Benoît XVI ?

Recevant en audience l’Académie pontificale pour la vie, le 26 février dernier, le pape a déclaré que l’avortement n’est ni « un choix moralement licite », ni « un acte thérapeutique ». Benoît XVI incite les médecins à cultiver la force morale nécessaire « pour continuer à affirmer que l’avortement ne résout rien, mais tue l’enfant, détruit la femme et aveugle la conscience du père de l’enfant, en ruinant, souvent, la vie de la famille ».

Antony Burckhardt

23 ans, étudiant en sciences politiques aux Facultés Saint-Louis, à Bruxelles, coordinateur pour la Wallonie et porte-parole francophone de la Marche pour la vie.

Liesbeth Ronsmans

21 ans, étudiante en linguistique et littérature, responsable de la mobilisation en Flandre pour la Marche pour la vie.

Trésor Kabuika

28 ans, demandeur d’asile congolais, protestant évangélique, et sympathisant de la Marche pour la vie. Il suit actuellement une formation en cuisine.

Michel De Keukelaere

22 ans, étudiant en droit aux Facultés Saint-Louis, à Bruxelles, responsable de la mobilisation nationale de la Marche pour la vie.

Caroline Poncelet

24 ans, infirmière, sympathisante de la Marche pour la vie.